« Pourquoi volez-vous ? »

Texte de Pierre Duval, pilote privé, paru dans le magazine Info Pilote de Septembre 2016.

L’homme a la quarantaine. Ingénieur aéronautique, il travaille depuis des années sur des projets de pointe dans le nec plus ultra de nos grandes entreprises. Et découvre sur le tard l’univers étrange des pilotes privés.

La question est simple, directe, empreinte d’une curiosité étonnée devant la complexité d’un marché de l’appareil léger qui semblait aisément définissable a priori.

Ma réponse est loin d’être aussi claire que la question.

Pour un esprit rationnel, le parcours d’un pilote de ligne ou d’un pilote militaire se tient. Quand ces mêmes individus prennent une casquette de pilote privé, le même analyste perd un peu le fil de la logique : payer assez cher pour pratiquer le week-end ce pour quoi on est payé en semaine ?

Et si on n’est pas professionnel, se former longuement pour ne voler en définitive que 10 à 50 heures par an, en gérant une multiplicité de contraintes qui ne poussent pas à s’impliquer trop longtemps…

Comment te dire, mon ami ? C’est un peu compliqué finalement.

Ce n’est pas du masochisme, pour sûr. Les pilotes aiment se faire plaisir, pas souffrir.

À la base, ce sont des épicuriens de la meilleure espèce, conscients que le plaisir naît d’avoir compris et accepté ses limites, mais aussi de les avoir atteintes, ou d’avoir essayé de les approcher. Seulement, ces disciples d’Épicure sont aussi des stoïques (ce qui est un peu l’antithèse). Ils savent qu’ils peuvent agir sur quelques éléments de leur vie, et que d’autres leur sont hors d’atteinte. Ils endurent donc avec patience (plus ou moins…) les contraintes et se préparent aux inévitables épreuves de la vie du pilote. Il y a un point qui les distingue définitivement des stoïques : la passion ! Pour cette école, le bonheur et la sagesse découlent de l’absence de passion, pour un pilote, celle-ci est la base même de son identité.

Alors, pourquoi ?

Parce que…

« Je réalise un rêve de gosse auquel je ne pensais même pas avoir accès. »
« Je savais que j’en étais capable. »
« J’ai lu Saint-Exupéry et « Tanguy et Laverdure ». »
« Des millions de gens avant moi n’ont pas pu le faire, et des millions voudraient le faire et ne peuvent pas. »
« La terre est tellement plus belle vue d’en haut et les nuages vus d’au-dessus. »
« J’oublie le quotidien. »
« Je me sens différent de la foule. »
« J’impressionne mon entourage. »
« C’est pratique, je vais plus vite à plus d’endroits. »
« C’est compliqué et j’aime gérer avec rigueur. »
« C’est simple, et j’aime ne pas me prendre la tête avec des règles absurdes. »
« Là-haut, je suis seul. », « Là-haut, tous mes amis m’accompagnent, même ceux qui ne sont plus là. »4f15f2d1194cc163742a167aae9a64a4

Et des dizaines d’autres banalités, ou tentatives de rationalisation, qui peinent à cerner une motivation claire et aisément compréhensible. J’en connais qui ont peur à chaque fois qu’ils décollent mais qui ne laisseraient leur place pour rien au monde. D’autres qui s’estiment blasés, mais qui continuent (par habitude ? Ou pour correspondre à l’image qu’ils se font d’eux-mêmes ou qu’ils veulent projeter ?) à voler leurs 50 heures annuelles. J’en ai entendu (de nombreux) rêver à voix haute, et j’en ai vu presque la larme à l’œil de ne pouvoir décoller, ou d’avoir réussi le kiss-landing dont ils ne rêvaient plus. J’en connais, enragés de ne pouvoir maîtriser telle monture compliquée, les dents serrées à la coupure du moteur, rejoindre leur voiture sans un mot, comme d’autres boire sans retenue à la réception d’un simple papier leur annonçant une nouvelle qualification.

Alors, pour qui ?

Bonne question.

Je vais te dire : je vole pour moi, sans être égoïste, car j’ai besoin de mesurer mes limites et mes capacités, je vole pour les autres sans être d’un altruisme remarquable, car j’aime partager ma passion et faire rêver. Je vole pour mes proches, qui savent au moins quelles sont mes valeurs. Ça ne te suffit pas ?

Vois-tu, je ne fais pas que voler : comme des milliers de bénévoles ou de professionnels, je travaille à faire vivre et développer une activité que j’estime aujourd’hui essentielle à notre économie et à la formation d’une jeunesse optimiste et travailleuse, consciente de son plaisir sans verser dans l’hédonisme. Je m’implique dans le respect d’une mémoire qui ne peut être qu’historique car elle sert de support aux inventions de demain. Je rêve d’un rôle de pionnier, comme ceux d’il y a un siècle, mais en équipe, car c’est comme cela que l’on peut créer aujourd’hui l’aviation du futur.

Et si la mode des réseaux sociaux semble récente, le plaisir partagé du vol, la conscience de cette initiation unique, a créé depuis longtemps pour moi et mes semblables le plus essentiel des liens : il y a ceux qui ont décollé seuls à bord, quels que soient leur niveau et leur aéronef, et les autres. Le vol est indissociable de la vie sociale autour du vol et l’avion est l’outil social par excellence. Il peut être pris par certains comme le symbole les représentant, par d’autres comme l’objet mythique qu’ils servent et dont ils sont les gardiens. L’un n’exclut pas l’autre, d’ailleurs.

Ce n’est pas très clair ?

Désolé, mon ami, je ne sais pas pourquoi je vole, mais je sais pourquoi tu devrais voler : car certaines choses ne s’expliquent pas, elles se vivent.

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